E muet - Elision - Hiatus


Notions préliminaires.


La poésie est l'art d'écrire en vers.
Un vers est un assemblage de mots arrangés suivant certaines règles fixes et déterminées.
La versification est l'ensemble des procédés que le poète emploie pour s'exprimer en vers. L'ensemble de ces techniques est codifié dans ce qu'on appelle les règles de la prosodie classique.

Trois points essentiels différencient la poésie classique de la prose :
         1° La poésie s’écrit en vers. Ceux-ci ont un nombre limité et régulier de syllabes, c'est-à-dire la quantité de phonèmes, brefs ou longs, sur laquelle ils se reposent pour déterminer le rythme.
        2° Les vers se terminent par la rime, c'est-à-dire l'homophonie ou la similitude de son, à la fin de deux ou plusieurs vers, qui donne l'accent final, le relief nécessaire pour le distinguer des autres accents, ce qui crée un écho distinctif. (Voir le chapitre sur la rime)
        3° Ils n'admettent pas l'hiatus, c'est-à-dire la rencontre de deux voyelles dont l'une finit un mot et l'autre commence le suivant, comme j'ai eu, tu es. Le e muet est seul excepté. (Voir les chapitres concernés)

Une syllabe est la réunion d'une ou de plusieurs consonnes avec une ou plusieurs voyelles, comme la, il, les, nous, je, prix, etc. formant un phonème (en phonétique, son qui constitue la plus petite unité de langage prononçable. Microsoft® Encarta®): ainsi l'on dit que le mot ha-ï a deux syllabes.
Puisque les vers français ont un nombre fixe de syllabes, il faut apprendre, avant tout, à compter les syllabes qui le composent. Scander un vers, c’est le prononcer en articulant nettement et en détachant toutes les syllabes qui le forment

Toute syllabe compte dans le corps du vers, même le "e" muet final, à moins qu'il ne soit suivi immédiatement d'une voyelle ou d'une h non aspirée. Exemples : L'hom-me-vient; les hom-mes-heu-reux. Mais l'on scandera : L'hom-m’a-droit; l'hom-m’heu-reux. Dans ce cas, l'e muet final se perd dans la prononciation, ou, suivant l'expression propre, il s'élide. On dit encore qu'il y a élision de l'e muet. Il faut avoir bien soin de rétablir, en scandant, les syllabes muettes que la rapidité de la prononciation ne fait pas ressortir dans le langage familier : feui-lle-ter, u-ne pe-ti-te ru-se.

Quand deux voyelles se suivent dans le corps d’un mot, il faut prendre soin à les dissocier quand elles ne forment pas une diphtongue : Vous a-vou-ez, un di-a-mant, une a-cti-on
 

E MUET. - ÉLISION.


1° Nous avons dit que l'e muet, terminant un mot et suivi d'une voyelle, ne compte pour rien dans la mesure du vers : il y a alors élision. Ex.:

Ismène est auprès d'elle, Ismène, toute en pleurs,
La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs. Racine, Phèdre, V, 6 

On scande comme s'il y avait : Is-mè-n'es-t'au-près-d'el-l'Is-mè-ne-tou-t'en-pleurs, etc.

La poésie ne fait en cela que se conformer à la prononciation de la prose. 

L'élision de l'e muet final a lieu aussi quand le mot suivant commence par une h non aspirée:

  Laisse-moi prendre haleine, afin de te louer. CORNEILLE, Le Cid
L'argent en honnête homme érige un scélérat. BOILEAU, Ép. V.
 
Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiègeRACINE, Athalie  

Mais elle n'à point lieu quand l'h qui suit est aspiré:

Me montrer à la cour, je hasardais ma tête. CORNEILLE, Le Cid
Et le teint plus jauni que de vingt ans de hâle. BOILEAU, Ép XI
Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire. RACINE, Esther,
 III, 1
Je jure hautement de ne la voir jamais. MOL. 

L'élision de l'e muet est obligatoire dans le corps du vers si le "e" final est précédé d'une voyelle accentuée, simple ou composée, comme dans les mots terminés par les syllabes: aie,ée, eue, ie, oie, oue, ouie, ue, uie, aye. (pagaie, vie, joie, risée, queue, vue, paye, etc)

Rome entière noyée au sang de ses enfans. CORN.
Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous. RAC.

  Si ces mots ne sont pas élidés, ils ne peuvent figurer qu'à la fin du vers.

  Par conséquent, au pluriel, les joies, les destinées, ils voient, ils prient, renfermant un e muet que les consonnes finales ne permettent pas d'élider, ne peuvent être placés qu'à la fin d'un vers.

En corollaire de cette règle, les mots avec les terminaisons aies,ées, eues, ies, oies, oues, ouies, ues, uies, ayes ne peuvent apparaître qu'en fin de vers, comme rime.  

Remarque. Dans notre ancienne poésie, cet e muet pouvait être suivi d'une consonne, ne pas être élidé : alors il comptait pour une syllabe, ce qui était d'une extrême dureté, et altérait sensiblement la bonne prononciation.

Malherbe introduisit la réforme sur ce point, comme sur beaucoup d'autres : la loi qu'il a établie se trouva rarement violée après lui.
"Le mot aïe ne peut entrer dans un vers, à moins qu'il ne soit suivi d'une voyelle avec laquelle il forme élision." (Voltaire.)  
Le mot paye a besoin d'élider son e muet; le pluriel payent veut être placé à la rime. 

               3° L'e muet en fin de vers, qui caractérise les rimes féminines, ne compte pas dans la mesure et n'a pas besoin d'être élidé, quoique le vers suivant commence par une consonne, et qu'il y ait continuité dans le sens:

Ciel! à qui voulez-vous désormais que je fie
Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? CORN.
Si tu peux en douter, juge-le par la crainte
Dont, en ce triste jour, tu me vois l'âme atteinte. ID. 

Si l'on excepte le cas précédent, l'élision de l'e muet n'a jamais lieu devant une consonne.
L'ancienne poésie se permettait l'apocope, ou suppression de l'e muet, dans un grand nombre de cas. 

L'e muet acquiert quelquefois plus de valeur dans la prononciation, et devient accentué. Ainsi, dans voyez-le, l'accent tonique porte sur la dernière syllabe. Ex.

Si tu peux en douter, juge-le par la crainte. CORN.
Donnez-le. Voulez-vous que d'impurs assassins, etc. RAC.
Je pourrois, sur l'autel où ta main sacrifie,
Te... mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter. RAC.
Et de ce non content,
Auroit avec le pied réitéré. Courage. ID. 

Ici les muettes le, te, ce, sont accentuées. 

Dans ce cas, rien n'empêche de placer la muette à la césure :

Eh bien ! achève-le : voilà ce cou tout prêt. ROTROU.
Mesdames, je . . . ferai tout mon possible. ID.
Non que pour ce de rien moins je la prise. PIRON.  

Puisque, dans les exemples précédents, l'e muet est accentué, il se soumettra difficilement à l'élision. 

Si vous scandez : voyez-le en passant en cinq syllabes, voyez-l'en passant, vous altérez la véritable prononciation, en déplaçant l'accent. On doit prononcer voyez-le à peu près comme voyez-leu. D'ailleurs, l'orthographe même nous montre que l'élision n'est point ici praticable; car elle ne permet pas d'écrire : voyez-l'en passant, comme elle ordonne d'écrire l'homme.

  Dans le genre soutenu, on évite entièrement la rencontre de cet e muet avec une voyelle; car si l'élision est choquante, d'un autre côté le conflit d'une voyelle accentuée avec une autre voyelle produirait un hiatus.   

L'abbé d'Olivet, blâmant cette élision, produit l'autorité de Racine, qui, dans la Thébaïde, avait dit:

Accordez-le à mes vœux, accordez-le à mes crimes.

 et qui substitua dans une seconde édition :

Ne le refusez pas à mes vœux, à mes crimes. 

Certains mots contiennent un e muet intérieur qui ne se prononce pas, et qui ne fait qu'allonger la syllabe précédente : Vous avouerez, il louera, je prierais, etc.  Cet e muet ne compte pas dans la mesure.  

L'"ent" des verbes à l'imparfait et au conditionnel, étant totalement inaudible, ne compte pas à l'intérieur d'un vers (chan/taient) et il n'est pas nécessaire d'élider le e muet. Ces verbes en fin de vers sont rimes masculines, malgré leur terminaison féminines.

Quelques vers au présent de l'indicatif suivent la même règle. (Ils fuient, ils croient….)

Par contre, au subjonctif, c'est le contraire Le "ent" final est percéptible dans la prononciation et forme à lui seul un syllabe. (qu'ils fui-ent)

En prollongement de cette règle, aient (subjonctif du verbe avoir), par exemple, ne peut rimer avec les sons "aient" de l'imparfait du subjonctif, l'un étant considéré comme rime féminine (que j'aie) et les autres comme masculine.

Et/ dont/ jus/ques/ ici //les/ siè/cles /aient/ parlé. ROTROU
Sans/ que/ mil/le a/cci/dens// ni/ vo/tre in/dif/fé/rence
Aient/ pu/ me/ dé/ta/cher// de/ ma/ per/sé/vé/rance. MOL. 

Pour "soient" (qu'ils soient), le ent ne compte pas. Ce mot peut figurer à l'intérieur d'un vers. (singulier: que je sois (RM). Ex.

Les/ pré/sents/ du/ ty/ran// soient/ le/ prix/ de/ ta/ mort. CORN.
Et/ de/ dou/tes/ fré/quents// ses/ vœux/ soient/ tra/ver/sés. MOL.
Tous/ tes/ pi/liers/ ne/ soient// en/ve/lo/ppés/ d'a/ffiches. BOIL



HIATUS.
 


En poésie, l'e muet est la seule voyelle terminant un mot qui puisse être suivie d'une autre voyelle ou d'une h non aspirée. Hors ce cas, la rencontre de deux voyelles forme un hiatus, un bâillement, qui est sévèrement défendu. Ainsi l'on ne peut mettre dans un vers : tu es, tu auras, si elle vient, il y est. La prose le supporte, pourvu qu'il ne soit pas trop dur ; mais depuis Malherbe, et sauf quelques rares exceptions, notre poésie ne tolère pas l'hiatus à l'intérieur du vers ; il est interdit entre les mots et le sonnet ne l'admet pas.

Boileau a consigné cette règle dans son Art poétique, et l'a rendue sensible par deux exemples qui imitent l'hiatus, sans toutefois être fautifs

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée,
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée. 

La conjonction "et", suivie d'une voyelle, fait également hiatus. La raison en est que le t ne se prononce point : il semble que ce mot soit écrit par la seule lettre é fermé. Ainsi on ne peut dire en vers : et il vient, sage et heureux.

Si l'h est aspirée, on peut la faire précéder de toutes les voyelles et de la conjonction et. Exemple; la haine, et hors de lui.

Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine. CORN.
Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse. BOIL.
Où courez-vous ainsi tout pâle et hors d'haleine? RAC
Ce seul dessein l'occupe; et hâtant son voyage. ID. 

L'hiatus n'est interdit à notre versification que depuis la fin du XVI° siècle ; Malherbe et plus tard Corneille lui ont porté les derniers coups. 

Remarques. La poésie admet l'hiatus:  

    1° Dans le corps des mots: Dana-é, obé-ir, flé-au, ré-unir, nati-on, vi-olence, pi-eux, No-é, Simo-ïs, dou-é, gratu-it.

    2° Dans les mots composés:

Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses. CORN

    3° Entre deux vers, même quand le sens est continu:

D'un Romain lâche assez pour servir sous un roi,
Après avoir servi sous Pompée et sous moi. CORN.
Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti
A chassé tous les dieux du plus juste parti. CORN.
Dans un calme profond Darius endormi
Ignorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi...
Ni serment, ni devoir ne l'avoit engagé
A courir dans l'abîme où Pores s'est plongé. ID. 

    4° On peut placer une voyelle après ce qu'on appelle, avec raison, une voyelle nasale, c'est-à-dire an, in, on, un, oin, quoique souvent cette rencontre ait quelque chose de dur à l'oreille:

Qui vous donna la main et qui vous donna l'être. CORN.
Apollon en connoit qui te peuvent louer. BOIL.
Il veut partir à jeun : il se peigne, il s'apprête. ID
Le dessein en est pris, je le veux achever. RAC. 

    5° Quand un mot se termine par un e muet, précédé lui-même d'une voyelle, et qu'on élide cet e muet, il reste effectivement un hiatus, qui est toutefois admis dans la versification:

Rome entière noyée au sang de ses enfans CORN.
La plaintive Élégie, en longs habits de deuil. BOIL.
Aux accons dont Orphée emplit les monts de Thrace. ID. 

Quand les consonances finales et initiales sont les mêmes, elles nous frappent plus désagréablement, et une oreille délicate craindra de les admettre :

Consultez-en encore Aebillas et Septime. COR.
Barbin impatient chez moi frappe à la porte. BOIL.
Immolant trente mets à leur faim indomptable. ID. 

    6° Les mots terminés en R peuvent être suivis d'une voyelle, même quand cette r ne se prononce pas :

Et fait le monde entier écrasé sous sa chute. CORN.
Je reprends sur-le-champ le papier et la plume. BOIL.
C'est ainsi qu'à son fils un usurier habile...
Le quartier alarmé n'a plus d'yeux qui sommeillent. ID. 

Cependant, il est conseillé d'user très sobrement de cette liberté. La rencontre de pareils mots met dans l'alternative ou d'altérer la prononciation, ou de faire un hiatus réel et choquant. 

La même remarque s'applique à toutes les consonnes muettes qui ne dissimuleraient que pour l'œil la présence de l'hiatus:

Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche. RAC
Enfermée à la clef, ou menée avec lui. MOL
Le coup encore frais de ma chute passée. MALH 

    7° L'adverbe oui, répété deux fois de suite, est admis dans le dialogue:

Oui, oui, cette vertu sera récompensée. RAC
Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire! MOL 

    8° Les interjections ah, eh, oh, peuvent être suivies d'une voyelle : l'h finale est considérée comme aspirée. Ex.

Mon père! — Eh bien? eh bien? quoi? qu'est-ce? Ah! ah! Quel homme! RAC.
J'irois trouver mon juge. —Oh! oui, monsieur, j'irai. ID.
Ah! il faut modérer un peu ses passions. MOL. 

    9° L'hiatus tel qu'il existe dans quelques locutions familières, comme tant y a, à tort et à travers, etc., est quelquefois admis dans un genre de poésie simple et familier :

Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne. RAC
Le lendemain, tout le jour se passa
A raisonner et par-ci et par-là. LA FONT.

--------- 

La règle de l'hiatus, telle qu'elle est établie par l'usage général de nos poètes, peut être et a été l'objet de critiques fondées. Elle n'en est pas moins une des lois essentielles de notre versification.

Nous reviendrons sur cette matière quand nous parlerons de l'harmonie. 


Diérèse et synérèse (les diphtongues).

La citation de la samaine.

En-mage.jpgOn voit les qualités de loin et les défauts de près.
Victor Hugo

Lettre de Mallarmé à Verlaine

(Cette lettre de Mallarmé était destinée à servir de base à un article de Verlaine dans les Hommes d’aujourd’hui de février 1887. Verlaine demandait en même temps des renseignements et des inédits sur Villiers de l’Isle-Adam.)

"Paris, lundi 16 novembre 1885.

Mon cher Verlaine,

Je suis en retard avec vous, parce que j’ai recherché ce que j’avais prêté, un peu de côté et d’autre, au diable, de l’ oeuvre inédite de Villiers 1. Ci-joint le presque rien que je possède.

Mais des renseignements précis sur ce cher et vieux fugace je n’en ai pas : son adresse même, je l’ignore ; nos deux mains se retrouvent l’une dans l’autre, comme desserrées de la veille, au détour d’une rue, tous les ans, parce qu’il existe un Dieu. A part cela, il serait exact aux rendez-vous et, le jour où, pour les Hommes d’Aujourd’hui aussi bien que pour les Poëtes Maudits 2, vous voudrez, allant mieux 3, le rencontrer chez Vanier 4, avec qui il va être en affaires pour la publication d’Axël 5, nul doute, je le connais, aucun doute, qu’il ne soit là à l’heure dite. Littérairement, personne de plus ponctuel que lui : c’est donc à Vanier à obtenir d’abord son adresse, de M. Darzens 6 qui l’a jusqu’ici représenté près de cet éditeur gracieux.

Si rien de tout cela n’aboutissait, un jour, un Mercredi notamment, j’irais vous trouver à la tombée de la nuit ; et, en causant il nous viendrait à l’un comme à l’autre, des détails biographiques qui m’échappent aujourd’hui ; pas l’état-civil, par exemple, dates, etc., que seul connaît homme en cause.

Je passe à moi.

Oui, né à Paris, le 18 Mars 1842, dans la rue appelée aujourd’hui passage Laferrière 7. Mes familles paternelle et maternelle présentaient, depuis la Révolution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l’Administration et l’Enregistrement ; et bien qu’ils y eussent occupé presque toujours de hauts emplois, j’ai esquivé cette carrière à laquelle on me destina dès les langes. Je retrouve trace du goût de tenir une plume, pour autre chose qu’enregistrer des actes, chez plusieurs de mes ascendants : l’un 8, avant la création de l’Enregistrement sans doute, fut syndic des libraires sous Louis XVI et son nom m’est apparu au bas du Privilège du roi placé en tête de l’édition originale française de Vathek de Beckford que j’ai réimprimé. Un autre écrivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Étrennes aux Dames. J’ai connu enfant, dans le vieil intérieur de bourgeoisie parisienne familiale M. Magnien 9, , un arrière-petit-cousin, qui avait publié un volume romantique à toute crinière appelé Ange ou Démon, lequel reparaît quelquefois coté cher dans les catalogues de bouquinistes que je reçois.

Je disais famille parisienne, tout à l’heure parce qu’on a toujours habité Paris ; mais les origines sont bourguignonnes, lorraines aussi et même hollandaises.

J’ai perdu, tout enfant, à sept ans 10, ma mère, adoré d’une grand-mère qui m’éleva d’abord : puis j’ai traversé bien des pensions et lycées, d’âme lamartinienne avec un secret désir de remplacer, un jour, Béranger, parce que je l’avais rencontré dans une maison amie. Il paraît que c’était trop compliqué pour être mis à exécution, mais j’ai longtemps essayé dans cent petits cahiers de vers qui m’ont toujours été confisqués, si j’ai bonne mémoire.

Il n’y avait pas, vous le savez, pour un poëte à vivre de son art, même en l’abaissant de plusieurs crans, quand je suis entré dans la vie ; et je ne l’ai lamais regretté. Ayant appris l’anglais simplement pour mieux lire Poe, je suis parti à vingt ans en Angleterre, afin de fuir, principalement ; mais aussi pour parler la langue et l’enseigner dans un coin, tranquille et sans autre gagne-pain obligé : je m’étais marié et cela pressait.

Aujourd’hui, voilà plus de vingt ans et malgré la perte de tant d’heures, je crois, avec tristesse, que l’ai bien fait. C’est que, à part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite, qui y faisait écho, publiée un peu partout, chaque fois que paraissaient les premiers numéros d’une Revue Littéraire, j’ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d’alchimiste, prêt à y sacrifier toute vanité et toute satisfaction, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand Oeuvre. Quoi ? c’est difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hasard fussent-elles merveilleuses... J’irai plus loin, je dirai : le Livre, persuadé qu’au fond il n’y en a qu’un, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L’explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poëte et le jeu littéraire par excellence : car le rythme même du livre, alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination, se juxtapose aux équations de ce rêve, ou Ode.

Voilà l’aveu de mon vice, mis à nu, cher ami, que mille fois j’ai rejeté, l’esprit meurtri ou las, mais cela me possède et je réussirai peut-être ; non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment d’exécuté, à en faire scintiller par une place l’authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j’ai connu ce que je n’aurai pu accomplir.

Rien de si simple alors que je n’aie pas eu hâte de recueillir les mille bribes connues, qui m’ont, de temps à autre, attiré la bienveillance de charmants et excellents esprits, vous le premier l Tout cela n’avait d’autre valeur momentanée pour moi que de m’entretenir la main : et quelque réussi que puisse être quelquefois un des [poèmes ?] à eux tous, c’est bien juste s’ils composent un album, mais pas un livre. Il est possible cependant que l’Éditeur Vanier m’arrache ces lambeaux, mais je ne les collerai sur des pages que comme on fait une collection de chiffons d’étoffes séculaires ou précieuses. Avec ce mot condamnatoire d’Album, dans le titre, Album de vers et de prose, je ne sais pas ; et cela contiendra plusieurs séries, pourra même aller indéfiniment (à côté de mon travail personnel qui, je crois, sera anonyme, le Texte y parlant de lui-même et sans voix d’auteur).

Ces vers, ces poèmes en prose, outre les Revues Littéraires, on peut les trouver, ou pas, dans les Publications de Luxe, épuisées, comme le Vathek, le Corbeau, le Faune.

J’ai dû faire, dans des moments de gêne ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres, et voilà tout (Dieux Antiques, Mots Anglais) dont il sied de ne pas parler ; mais à part cela les concessions aux nécessités comme aux plaisirs n’ont pas été fréquentes. Si à un moment, pourtant, désespérant du despotique bouquin lâché de moi-même, j’ai après quelques articles colportés d’ici et de là, tenté de rédiger tout seul, toilettes, brou, mobilier, et jusqu’aux théâtres et aux menus de dîner, un journal la Dernière Mode, dont les huit ou dix numéros parus servent encore quand je les dévêts de leur poussière à me faire longtemps rêver.

Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète qui n’a point à s’y mêler

elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire pour qu’il ait autre chose à faire qu’à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n’être point lapidé d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu.

La solitude accompagne nécessairement cette espèce d’attitude : et à part mon chemin de la maison (c’est 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits où j’ai dû la dîme de mes minutes, Lycées Condorcet, Janson de Sailly, enfin Collège Rollin, je vaque peu, préférant à tout, dans un appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grandes amitiés ont été celles de Villiers, de Mendès, et j’ai, dix ans, vu tous les jours, mon cher Manet, dont l’absence aujourd’hui me paraît invraisemblable ! Vos Poëtes Maudits, cher Verlaine, A Rebours d’Huysmans, ont intéressé à mes Mardis longtemps vacants, les jeunes poëtes qui nous aiment (mallarmistes à part) et on a cru à quelqu’influence tentée par moi, là où il n’y a eu que des rencontres. Très affiné, j’ai été dix ans d’avance du côté où de jeunes esprits pareils devaient tourner aujourd’hui.

Voilà toute ma vie dénuée d’anecdotes, à l’envers de ce qu’ont depuis si longtemps ressassé les grands journaux où j’ai toujours passé pour très étrange : je scrute et ne vois rien d’autre, les ennuis quotidiens, les joies, les deuils d’intérieur exceptés. Quelques apparitions partout où l’on monte un ballet, où l’on joue de l’orgue, mes deux passions d’art presque contradictoires, mais dont le sens éclatera, et c’est tout. J’oubliais mes fugues, aussitôt que pris de trop de fatigue d’esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là je m’apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J’honore la rivière qui laisse s’engouffrer dans son eau des journées entières sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d’acajou, mais voilier avec furie, très fier de sa flottille.

Au revoir, cher ami. Vous lirez tout ceci, noté au crayon pour laisser l’air d’une de ces bonnes conversations d’amis à l’écart et sans éclat de voix, vous le parcourerez du bout des regards et y trouverez, disséminés, les quelques détails biographiques à choisir qu’on a besoin d’avoir quelque part vus véridiques. Que je suis peiné de vous savoir malade, et de rhumatismes ! Je connais cela. N’usez que très rarement du salicylate, et pris des mains d’un bon médecin, la question dose étant très importante. J’ai eu autrefois une fatigue et comme une lacune d’esprit, après cette drogue ; et je lui attribue mes insomnies. Mais j’irai vous voir un jour et vous dire cela, en vous apportant un sonnet et une page de prose que je vais confectionner ces temps, à votre intention, quelque chose qui aille là où vous le mettrez. Vous pouvez commencer sans ces deux bibelots. Au revoir, cher Verlaine. Votre main.
Signature 

P.S. Le paquet de Villiers est chez le concierge : il va sans dire que j’y tiens comme à mes prunelles ! C’est là ce qui ne se trouve plus : quant aux Contes Cruels, Vanier vous les aura, Axël se publie dans la Jeune France et l’Eve future dans la Vie Moderne."

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