Les Strophes: distique, tercet, quatrain et quintil

LES STROPHES.


 La strophe était autrefois appelée Stance, mot qui vient de l'italien (stanza) qui signifie repos. Dans l'ode, la stance était appelée strophe, puis l'usage de ce mot c'est généralisé pour toutes les pièces de poésie, sauf pour les chansons où elle est dénommée couplet. Le nom de stances est aujourd'hui donné à une pièce de poésie composée d'un certain nombre de strophes.
D'après son étymologie, la strophe est donc une suite de vers formant un sens complet. 

Les strophes peuvent être irrégulières ou régulières. Les premières ont plus ou moins de vers, de mesures différentes, et dont les rimes sont diversement entremêlées. Elles rentrent dans les vers libres ; nous n'allons pas à nous en occuper.

 Les strophes régulières présentent un nombre déterminé de vers, et sont assujetties, pour le mètre et pour le mélange des rimes, à une règle qui s'observe dans toute la pièce..

 Dans les stances, chaque strophe a le plus fréquemment quatre, cinq ou six vers.  

Une strophe s'appelle quatrain si elle a quatre vers, sixain si elle en a six, huitain ou octave si elle en a huit, dizain, si elle en a dix.

Les strophes peuvent employer un mètre unique, ou combiner ensemble différentes mesures.

Nous appellerons isométriques les strophes qui n'ont qu'un seul genre de vers.

Les mesures qui se trouvent le plus souvent mélangées dans les strophes sont l'alexandrin avec le vers de huit syllabes ou avec celui de six.
 

RÈGLES GÉNÉRALES. 


1° Le sens doit être complet à la fin de chaque strophe.

 2° Une strophe ne doit pas se terminer par une rime de même nature que celle qui commence la strophe suivante, ou, si une strophe fini par une rime masculine, la suivante doit commencer par une rime féminine et vice versa.

3° Elles ont plus souvent les rimes croisées. Quelquefois deux rimes plates sont mêlées à des rimes croisées. 

4° Si une strophe n'est pas isométrique, on n'y emploie généralement que deux mesures différentes. 

5° Il faut éviter que la rime qui termine une strophe offre une consonance à peu près semblable à la rime du vers suivant; comme si une stance finissait par le mot imprévu, et que la suivante commençât par le mot vue. 

Les strophes, depuis celles de quatre vers jusqu'à celles de dix, peuvent être très variées, et par le mélange des rimes et par les différents mètres qu'elles reçoivent. On peut même dire qu'il n'y a pas de bornes, sous ces deux rapports, à la liberté du poète pourvu toutefois que les règles générales soient respectées.

 LA STROPHE DE  DEUX VERS OU DISTIQUE.


 Comme elle est composée de deux vers, en général des alexandrins, à rimes plates, pratiquement elle n'en est pas une et se rencontre rarement.

En effet, comme vu précedemment, pour qu'il y ait strophe, il faut, à chaque fois, un arrêt notable de sens.

Certains y ont pourtant réussi. Voici un chef-d'œuvre de Paul Verlaine tiré des "Fêtes galantes"

Colloque sentimental

Dans le vieux parc solitaire et glacé.
Deux formes ont tout à l'heure passé.
 

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles.
Et l'on entend à peine leurs paroles.
 

Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux spectres ont évoqué leur passé.
 

- Te souvient-il de notre extase ancienne ? -
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne
 

Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? - Non.
 

- Ah! les vieux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ? - C'est possible.
 

Qu'il était bleu. le ciel et grand l'espoir!
L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
 

Tels ils marchaient dans les avoines folles.
Et la nuit seule entendit leurs paroles.


STROPHE DE TROIS VERS ou TERCET. 


Malgré quelques tentatives faites au XVIe siècle pour introduire dans notre poésie des strophes, proprement dites, composées de trois vers, le tercet n'a point été adopté par l'usage.

Mais si le tercet ne forme pas individuellement un modèle de strophe, il est assez fréquent dans le genre lyrique.

Quel bonheur! quelle victoire !
Quel triomphe ! quelle gloire !
Les Amours sont désarmés. 
 

Jeunes cœurs, rompez vos chaines
Cessons de craindre les peines
Dont nous sommes alarmés. J.-B. ROUSSEAU


LE QUATRAIN.


 Le quatrain, ou strophe de quatre vers, est sans conteste la plus utilisée dans la poésie française. Comme dans les autres strophes, on peut n'employer que des vers de même mesure. 

1er modèle :

Des dons les plus rares   F
Tu combles les cieux;      M
C'est toi qui prépares      F
Le nectar des dieux.        M


 La céleste troupe             F
Dans ce jus vanté              M
Boit à pleine coupe          F
L'immortalité.                      M  
J.-B. ROUSSEAU.

Un mètre aussi court se trouve assez rarement : il convient surtout pour la musique. Les vers de six syllabes, de huit, de dix et de douze, servent fréquemment à cette strophe.

2e  modèle : Dans les strophes précédentes, les rimes masculines et féminines sont croisées, c'est-à dire qu'elles se succèdent alternativement. On peut aussi utiliser des rimes embrassées : dans ce cas, au vu de la règle ailleurs citée (voir le chapitre sur la rime), si une strophe commence par une rime masculine, la suivante commencera par une rime féminine, et ainsi de suite :

 Quel plaisir de voir les troupeaux,
Quand le midi brûle l'herbette,
Rangés autour do la houlette,
Chercher le frais sous les ormeaux !  
 

Puis, sur le soir, à nos musettes
Ouïr répondre les coteaux,
Et retentir tous nos hameaux
Du hautbois et des chansonnettes! CHAULIEU

3e modèle : Vers alexandrins et vers de dix syllabes. Ce mélange est rare. 

Nous t'implorons, Seigneur; tes bontés sont nos armes;
De tout péché rends-nous purs à tes yeux ;
Fais que, t'ayant chanté dans ce séjour de larmes,
Nous te chantions dans le repos des cieux. RACINE

4e modèle: Vers alexandrins et vers de huit syllabes. Fréquent chez les poètes classiques, ce mélange permet tous modèles rendus possibles par la combinaisons de ces deux mètres et l'agencement des rimes :

Trop heureux qui du champ par son père laissé
Peut parcourir au loin les limites antiques,
Sans redouter les cris de l'orphelin chassé
Du sein de ses dieux domestiques ! ROUSSEAU
 

Guide notre âme dans ta route;
Rends notre corps docile à ta divine loi ;
Remplis-nous d'un espoir que n'ébranle aucun doute,
Et que jamais l'erreur n'altère notre foi. RACINE
 

Réservez le repos à ces vieilles années
Par qui le sang est refroidi;
Tout le plaisir des jours est en leurs matinées :
La nuit est déjà proche à qui passe midi. MALHERBE 
 

Peuples, élevez vos concerts ;
Poussez des cris de joie et des chants de victoire :
Voici le roi de l'univers
Qui vient faire éclater sa puissance et sa gloire. ROUSSEAU 
 

Où courez-vous, cruels! quel démon parricide
Arme vos sacrilèges bras?
Pour qui destinez-vous l'appareil homicide
De tant d'armes et de soldats ? ROUSSEAU
 

Et vous, héros de Salamine,
Dont Téthys vante encor les exploits glorieux,
Non, vous n'égalez pas cette auguste ruine,
Ce naufrage victorieux. LE BRUN
 

Vous, son peuple, apprenez qu'il est roi, qu'il est maître,
Que tout empire est sous le sien,
Que sa parole a fait tout naître,
Et que sa main, sans nous, nous a formés de rien. CORNEILLE 
 

Dieu, notre souverain, tout-puissant et tout bon,
Auteur de la nature et maître du tonnerre,
Que la gloire de ton saint nom
S'est rendue admirable aux deux bouts de la terre ! CORNEILLE 
 

Qu'un autre, d'une âme insensée,
Se vieillisse, en plongeant ses yeux dans l'avenir :
Moi, je rajeunis ma pensée
Par les charmes du souvenir. LE BRUN
 

Que loin de nous les fils d'Éole
Promènent les pâles soupçons ;
Buvons, amis : l'heure qui vole
Nous conseille, en fuyant, de vider nos flacons. LE BRUN
 

Oh ! que votre bonheur vous doit remplir de joie,
Vous tous qui craignez le Seigneur,
Qui ne marchez que dans sa voie,
Et lui donnez tout votre cœur ! CORNEILLE
 

Je l'avouerai, Seigneur, votre juste colère
Ne peut avoir pour moi trop de sévérité ;
Mais ne me corrigez qu'en père,
Et non pas en maître irrité. CORNEILLE
 

Vers alexandrins et vers de six syllabes. Tout aussi fréquent, ce mélange présente aussi beaucoup de variétés.

Les troupeaux rassurés broutent l'herbe sauvage ;
Laboureur content cultive ses guérets ;
Le voyageur est libre, et sans peur du pillage
Traverse les forêts. ROUSSEAU 

Ne mêlez rien de lâche à vos hautes pensées;
Et par quelques appas
Qu'il demande merci de ses fautes passées,
Imitez son exemple à ne pardonner pas. MALHERBE

Mais elle était du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin MALHERBE

Par ses lois souveraines
L'esclave est affranchi,
Le maître est dans les chaînes,
Le riche est indigent, le pauvre est enrichi. LE FRANC

Vers de dix syllabes et vers de six:

Heureux celui qui près de toi soupire ;
Qui sur lui seul attire ces beaux yeux,
Ce doux regard et ce tendre sourire!
Il est égal aux dieux. DELILLE 

      Remarque. De ces différents modèles, outre les strophes isométriques, les plus fréquents sont les suivantes : 8+12+8+12  -  12+10+12+6  -  12+6+12+6.

Les poètes du 17° siècle, les Classiques, présentent encore d'autres modèles, qui n'ont pas été reproduits postérieurement. Ils y faisaient particulièrement usage des petits mètres.


STROPHE DE CINQ VERS ou QUINTIL.


Dans la strophe de cinq vers, ou le quintil, l'une des deux rimes est triple, tandis que l'autre n'est que double. Les trois rimes pareilles ne se placent pas de suite.
Le plus ordinairement cette strophe est isomètrique et la disposition des rimes est FMMFM ou MFFMF.

 Dans une froide plaine assise,
Est une chétive maison,
Où jamais ne fut vu tison,
Et qui ne peut parer la bise
Que par quelque faible cloison. CHAPELLE.

2e modèle. FMFFM

Lis que fait éclore
Le frais arrosoir !
Ambre que Dieu dore !
Souffle de l'aurore,
Haleine du soir ! V. HUGO.

3e  modèle : FFMFM

Ses bras en branches s'étendent;
Ses doigts en rameaux se fendent;
Ses blonds cheveux séparés
En des feuilles vertes pendent,
Et ne sont plus si dorés. BAÏF.

4e  modèle : Vers alexandrins et vers de huit syllabes:  12F-12M-12M-12F-8M    

Comment tant de grandeur s'est-elle évanouie?
Qu'est devenu l'éclat de ce vaste appareil?
Quoi! leur clarté s'éteint aux clartés du soleil !
Dans un sommeil profond ils ont passé leur vie ;
Et la mort a fait leur réveil. ROUSSEAU 

5e modèle : 12F-12F-12M-12F-8M

Chez dix peuples vaincus je passai sans défense,
Et leur respect craintif étonnait mon enfance;
Dans l'âge où l'on est plaint, je semblais protéger.
Quand je balbutiais le nom chéri de France,
Je faisais pâlir l'étranger. V. HUGO 

6e modèle : 12F-12M-12F-12F-8M

Choisis quelque désert pour y cacher ta vie.
Dans une ombre sacrée emporte ton flambeau.
Heureux qui, loin des pas d'une foule asservie,
Dérobant ses concerts aux clameurs de l'envie,
Lègue sa gloire à son tombeau ! V. HUGO.  

7e modèle : 12F-12M-12F-8F-8M 

Il ne sent plus pour moi ce qu'on sent quand on aime ;
L'infidèle a passé sous de nouvelles lois.
II me dit bien encor que son mal est extrême ;
Mais il ne le dit plus de même
Qu'il me le disait autrefois. Mme DESHOULIÈRES 

8e modèle : 8F-12M-8F-8F-12M 

Le daim qui peut rompre ses toiles
Revient-il s'engager dans les rets du chasseur?
Trahi des vents et des étoiles,
Va-t-il leur confier ses voiles
Le nocher qui du port goûte enfin la douceur? LE BRUN  

7e modèle : 8F-12M-12M-8F-12M 

Oh ! que cet asile a de charmes !
Que j'aime le doux bruit des ruisseaux argentés,
Et ces bois renaissants du zéphyr agités ?
Je ne sais quelles douces larmes
S'échappent de mes yeux mollement enchantés. LE BRUN  

8e modèle : 8F-12M-12F-12F-8M 

Ah! que ta solitude inspire,
Bois sombre, qui du jour braves les feux jaloux!
Que j'aime ce feuillage animé du zéphire !
Que cette onde me plaît ! elle éveille ma lyre,
Et lui prête des sons plus doux. LE BRUN. 

9e modèle : 8F-8M-8F-8M-12F 

Liberté, préside à nos fêtes;
Jouis de nos brillants exploits :
Les Alpes ont courbé leurs têtes
Et n'ont pu défendre les rois;
L'Éridan conte aux mers nos rapides conquêtes. LE BRUN 

10e modèle : 12F-8M-12F-8F-8M 

Heureux qui sait fléchir la céleste vengeance !
Heureux le cœur humble et touché !
Heureux qui fait au ciel oublier son offense,
Et qui recouvre l'innocence
Par le repentir du péché ! LA MOTTE.  

11e modèle : 12F-8M-12F-12F-8M 

Le chant d'un chœur lointain, le soupir qu'à l'aurore
Rendait le fabuleux Memnon,
Le murmure d'un son qui tremble et s'évapore,
Tout ce que la pensée a de plus doux encore,
Ô lyre, est moins doux que son nom. V. HUGO.  

12e modèle : Vers alexandrins et vers de six syllabes : 12F-12M-12F-6F-6M 

Que d'un rang usurpé tombe enfin dans la poudre
Tout mortel insolent d'un bonheur odieux.
Il est un jour vengeur, un jour qui vient absoudre
Des lenteurs de la foudre
La justice des dieux. LE BRUN

13e modèle : 12M-12M-6F-12M-12F 

Précipite leur troupe, ô Père tout-puissant,
Comme du haut sommet d'un roc âpre et glissant
Roule une forte roue,
Comme un fétu de paille or monte, ore descend
Sous le souffle divers de l'autan qui s'en joue. CHASSIGNET 

14e modèle : 6F-6M-6F-6M-12M 

Source à jamais durable
Des plus heureux exploits!
Triomphe mémorable,
Qui soumet à la fois
Nos rois au Dieu suprême et la France à nos rois ! LE FRANC 

Remarque. C'est avec peu de succès que les poètes du XVIe siècle ont tenté pour cette strophe, comme pour le quatrain, le mélange des petits mètres.

 

Les strophes: le sixain, le septain, le huitain

La citation de la samaine.

En-mage.jpgOn voit les qualités de loin et les défauts de près.
Victor Hugo

Lettre de Mallarmé à Verlaine

(Cette lettre de Mallarmé était destinée à servir de base à un article de Verlaine dans les Hommes d’aujourd’hui de février 1887. Verlaine demandait en même temps des renseignements et des inédits sur Villiers de l’Isle-Adam.)

"Paris, lundi 16 novembre 1885.

Mon cher Verlaine,

Je suis en retard avec vous, parce que j’ai recherché ce que j’avais prêté, un peu de côté et d’autre, au diable, de l’ oeuvre inédite de Villiers 1. Ci-joint le presque rien que je possède.

Mais des renseignements précis sur ce cher et vieux fugace je n’en ai pas : son adresse même, je l’ignore ; nos deux mains se retrouvent l’une dans l’autre, comme desserrées de la veille, au détour d’une rue, tous les ans, parce qu’il existe un Dieu. A part cela, il serait exact aux rendez-vous et, le jour où, pour les Hommes d’Aujourd’hui aussi bien que pour les Poëtes Maudits 2, vous voudrez, allant mieux 3, le rencontrer chez Vanier 4, avec qui il va être en affaires pour la publication d’Axël 5, nul doute, je le connais, aucun doute, qu’il ne soit là à l’heure dite. Littérairement, personne de plus ponctuel que lui : c’est donc à Vanier à obtenir d’abord son adresse, de M. Darzens 6 qui l’a jusqu’ici représenté près de cet éditeur gracieux.

Si rien de tout cela n’aboutissait, un jour, un Mercredi notamment, j’irais vous trouver à la tombée de la nuit ; et, en causant il nous viendrait à l’un comme à l’autre, des détails biographiques qui m’échappent aujourd’hui ; pas l’état-civil, par exemple, dates, etc., que seul connaît homme en cause.

Je passe à moi.

Oui, né à Paris, le 18 Mars 1842, dans la rue appelée aujourd’hui passage Laferrière 7. Mes familles paternelle et maternelle présentaient, depuis la Révolution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l’Administration et l’Enregistrement ; et bien qu’ils y eussent occupé presque toujours de hauts emplois, j’ai esquivé cette carrière à laquelle on me destina dès les langes. Je retrouve trace du goût de tenir une plume, pour autre chose qu’enregistrer des actes, chez plusieurs de mes ascendants : l’un 8, avant la création de l’Enregistrement sans doute, fut syndic des libraires sous Louis XVI et son nom m’est apparu au bas du Privilège du roi placé en tête de l’édition originale française de Vathek de Beckford que j’ai réimprimé. Un autre écrivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Étrennes aux Dames. J’ai connu enfant, dans le vieil intérieur de bourgeoisie parisienne familiale M. Magnien 9, , un arrière-petit-cousin, qui avait publié un volume romantique à toute crinière appelé Ange ou Démon, lequel reparaît quelquefois coté cher dans les catalogues de bouquinistes que je reçois.

Je disais famille parisienne, tout à l’heure parce qu’on a toujours habité Paris ; mais les origines sont bourguignonnes, lorraines aussi et même hollandaises.

J’ai perdu, tout enfant, à sept ans 10, ma mère, adoré d’une grand-mère qui m’éleva d’abord : puis j’ai traversé bien des pensions et lycées, d’âme lamartinienne avec un secret désir de remplacer, un jour, Béranger, parce que je l’avais rencontré dans une maison amie. Il paraît que c’était trop compliqué pour être mis à exécution, mais j’ai longtemps essayé dans cent petits cahiers de vers qui m’ont toujours été confisqués, si j’ai bonne mémoire.

Il n’y avait pas, vous le savez, pour un poëte à vivre de son art, même en l’abaissant de plusieurs crans, quand je suis entré dans la vie ; et je ne l’ai lamais regretté. Ayant appris l’anglais simplement pour mieux lire Poe, je suis parti à vingt ans en Angleterre, afin de fuir, principalement ; mais aussi pour parler la langue et l’enseigner dans un coin, tranquille et sans autre gagne-pain obligé : je m’étais marié et cela pressait.

Aujourd’hui, voilà plus de vingt ans et malgré la perte de tant d’heures, je crois, avec tristesse, que l’ai bien fait. C’est que, à part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite, qui y faisait écho, publiée un peu partout, chaque fois que paraissaient les premiers numéros d’une Revue Littéraire, j’ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d’alchimiste, prêt à y sacrifier toute vanité et toute satisfaction, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand Oeuvre. Quoi ? c’est difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hasard fussent-elles merveilleuses... J’irai plus loin, je dirai : le Livre, persuadé qu’au fond il n’y en a qu’un, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L’explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poëte et le jeu littéraire par excellence : car le rythme même du livre, alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination, se juxtapose aux équations de ce rêve, ou Ode.

Voilà l’aveu de mon vice, mis à nu, cher ami, que mille fois j’ai rejeté, l’esprit meurtri ou las, mais cela me possède et je réussirai peut-être ; non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment d’exécuté, à en faire scintiller par une place l’authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j’ai connu ce que je n’aurai pu accomplir.

Rien de si simple alors que je n’aie pas eu hâte de recueillir les mille bribes connues, qui m’ont, de temps à autre, attiré la bienveillance de charmants et excellents esprits, vous le premier l Tout cela n’avait d’autre valeur momentanée pour moi que de m’entretenir la main : et quelque réussi que puisse être quelquefois un des [poèmes ?] à eux tous, c’est bien juste s’ils composent un album, mais pas un livre. Il est possible cependant que l’Éditeur Vanier m’arrache ces lambeaux, mais je ne les collerai sur des pages que comme on fait une collection de chiffons d’étoffes séculaires ou précieuses. Avec ce mot condamnatoire d’Album, dans le titre, Album de vers et de prose, je ne sais pas ; et cela contiendra plusieurs séries, pourra même aller indéfiniment (à côté de mon travail personnel qui, je crois, sera anonyme, le Texte y parlant de lui-même et sans voix d’auteur).

Ces vers, ces poèmes en prose, outre les Revues Littéraires, on peut les trouver, ou pas, dans les Publications de Luxe, épuisées, comme le Vathek, le Corbeau, le Faune.

J’ai dû faire, dans des moments de gêne ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres, et voilà tout (Dieux Antiques, Mots Anglais) dont il sied de ne pas parler ; mais à part cela les concessions aux nécessités comme aux plaisirs n’ont pas été fréquentes. Si à un moment, pourtant, désespérant du despotique bouquin lâché de moi-même, j’ai après quelques articles colportés d’ici et de là, tenté de rédiger tout seul, toilettes, brou, mobilier, et jusqu’aux théâtres et aux menus de dîner, un journal la Dernière Mode, dont les huit ou dix numéros parus servent encore quand je les dévêts de leur poussière à me faire longtemps rêver.

Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète qui n’a point à s’y mêler

elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire pour qu’il ait autre chose à faire qu’à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n’être point lapidé d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu.

La solitude accompagne nécessairement cette espèce d’attitude : et à part mon chemin de la maison (c’est 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits où j’ai dû la dîme de mes minutes, Lycées Condorcet, Janson de Sailly, enfin Collège Rollin, je vaque peu, préférant à tout, dans un appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grandes amitiés ont été celles de Villiers, de Mendès, et j’ai, dix ans, vu tous les jours, mon cher Manet, dont l’absence aujourd’hui me paraît invraisemblable ! Vos Poëtes Maudits, cher Verlaine, A Rebours d’Huysmans, ont intéressé à mes Mardis longtemps vacants, les jeunes poëtes qui nous aiment (mallarmistes à part) et on a cru à quelqu’influence tentée par moi, là où il n’y a eu que des rencontres. Très affiné, j’ai été dix ans d’avance du côté où de jeunes esprits pareils devaient tourner aujourd’hui.

Voilà toute ma vie dénuée d’anecdotes, à l’envers de ce qu’ont depuis si longtemps ressassé les grands journaux où j’ai toujours passé pour très étrange : je scrute et ne vois rien d’autre, les ennuis quotidiens, les joies, les deuils d’intérieur exceptés. Quelques apparitions partout où l’on monte un ballet, où l’on joue de l’orgue, mes deux passions d’art presque contradictoires, mais dont le sens éclatera, et c’est tout. J’oubliais mes fugues, aussitôt que pris de trop de fatigue d’esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là je m’apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J’honore la rivière qui laisse s’engouffrer dans son eau des journées entières sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d’acajou, mais voilier avec furie, très fier de sa flottille.

Au revoir, cher ami. Vous lirez tout ceci, noté au crayon pour laisser l’air d’une de ces bonnes conversations d’amis à l’écart et sans éclat de voix, vous le parcourerez du bout des regards et y trouverez, disséminés, les quelques détails biographiques à choisir qu’on a besoin d’avoir quelque part vus véridiques. Que je suis peiné de vous savoir malade, et de rhumatismes ! Je connais cela. N’usez que très rarement du salicylate, et pris des mains d’un bon médecin, la question dose étant très importante. J’ai eu autrefois une fatigue et comme une lacune d’esprit, après cette drogue ; et je lui attribue mes insomnies. Mais j’irai vous voir un jour et vous dire cela, en vous apportant un sonnet et une page de prose que je vais confectionner ces temps, à votre intention, quelque chose qui aille là où vous le mettrez. Vous pouvez commencer sans ces deux bibelots. Au revoir, cher Verlaine. Votre main.
Signature 

P.S. Le paquet de Villiers est chez le concierge : il va sans dire que j’y tiens comme à mes prunelles ! C’est là ce qui ne se trouve plus : quant aux Contes Cruels, Vanier vous les aura, Axël se publie dans la Jeune France et l’Eve future dans la Vie Moderne."

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