Les strophes: le sixain, le septain, le huitain

STROPHE DE SIX VERS ou SIXAIN.


 La strophe de six vers, qu'on nomme sixain, est celle que les poètes classiques ont le plus souvent employée.

Elle a beaucoup d'harmonie et admet de nombreuses combinaisons. Dans sa coupe la plus ordinaire, elle prend un repos après le troisième vers, de sorte qu'elle est partagée en deux tercets : le premier vers rime avec le second, le quatrième avec le cinquième, et le troisième avec le sixième. Plus rarement on la divise en un quatrain et un distique (réunion de deux vers).

Pour la composition du sixain on peut utiliser tous les mètres, mais, une fois encore l'alexandrin est le préféré de nombreux poètes classiques.

1er  modèle. AABCCB

 

avec l'alexandrin:
Tircis
, il faut penser à faire la retraite :
La course de nos jours est plus qu'à demi faite ;
L'âge insensiblement nous conduit à la mort ;
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des flots notre nef vagabonde :
Il est temps de jouir des délices du port. RACAN.

en décasyllabes:
Si je ne loge en ces maisons dorées
Au front superbe, aux voutes peinturées
D'azur, d'émail et de mille couleurs :
Mon œil se plaît aux trésors de la plaine
Riche d'œillet, de lis, de marjolaine,
Et du beau teint des printanières fleurs. DESPORTES.

en octosyllabes:
Les lois de la mort sont fatales
Aussi bien aux maisons royales
Qu'aux taudis couverts de roseaux ;
Tous nos jours sont sujets aux Parques:
Ceux des bergers et des monarques
Sont coupés des mêmes ciseaux. BACAN.


F
F
M
F
F
M


F
F
M
F
F
M

F
F
M
F
F
M

 Remarque. Quelquefois le sixain se fait sur deux rimes croisées: ABABAB

Dans leur course vagabonde
Les mortels sont entraînés,
Frêles vaisseaux que sur l'onde
Battent les vents mutinés,
Et dans l'océan du monde
Au naufrage destinés, VOLT.

Dans les champs que l'hiver désole
Flore vient rétablir sa cour;
L'alcyon fuit devant Éole;
Éole le fuit à son tour :
Mais sitôt que l'Amour s'envole,
Il ne connait plus de retour. ROUSS.

F
M
F
M
F
M

F
M
F
M
F
M

2e modèle. Vers alexandrins et vers de dix syllabes. Ce mélange est rare.12A-12A-10B-12C-12C-10B

 C'est assez que, cinq ans, ton audace effrontée,
Sur des ailes de cire aux étoiles montée,
Princes et rois ait osé défier :
La fortune t'appelle au rang de ses victimes ;
Et le ciel, accusé de supporter tes crimes,
Est résolu de se justifier. MALHERBE 

3e modèle. Vers alexandrins et vers de huit syllabes. Les combinaisons sont très multiples. 12A-12A-12B-12C-12C-8B
 

Le temps fuit, dites-vous ; c'est lui qui nous convie
A saisir promptement les douceurs de la vie
L'avenir est douteux, le présent est certain ;
Dans la rapidité d'une course bornée,
Sommes-nous assez sûrs de notre destinée,
Pour la remettre au lendemain? ROUSSEAU 

4e modèle. 12A-12A-12B-12C-8C-8B

Maintenant que l'hiver désole les campagnes,
Que la neige blanchit prés, forêts et montagnes,
Et cache au laboureur l'espoir de ses moissons ;
Que les fleuves gelés sont durs comme des marbres,
Et qu'on voit aux branches des arbres
Pendre le cristal des glaçons. MALHERBE

5e modèle. 12A-12A-8B-12C-12C-8B

Ce soleil qui nous luit, le monde entier l'appelle
Roi des astres nombreux dont l'Olympe étincelle,
Et chef-d'œuvre du Tout-Puissant.
Est-il donc le plus grand des flambeaux de la terre,
Ou le plus élevé dans les champs du tonnerre?
Non, non; mais il est bienfaisant. GILBERT. 

6e modèle. 12A-12B-8A-12B-8A-12B

Pour flatter ma douleur je ne sais que choisir :
Le chant des rossignols, le bruit d'une fontaine,
Rien ne charme mon déplaisir.
J'en parle si souvent aux nymphes de la Seine,
Que je ne donne pas loisir
Aux échos d'alentour de prendre un peu d'haleine.
                                            Mlle DESHOULIÈRES 

7e modèle. 12A-8A-12B-12C-12C-8B

Mais la douce Prière, aux lèvres gémissantes,
Étendant ses mains suppliantes,
Suit la rapide Injure, au regard effaré :
Elle baisse ses yeux de pleurs toujours humides ;
Et, près de Jupiter portant ses vœux timides,
Désarme l'Olympe irrité. LE BRUN. 

8e modèle.12A-12A-12B-8C-8C-12B

Vertu, dont le trésor est si haut et si cher,
Caché le plus souvent au faîte d'un rocher
Devant lequel on voit cent et cent précipices ;
Mais la vertu n'a point d'écueils,
Et c'est au milieu des cercueils
Qu'elle lève la tête et trouve des délices. D'AUBIGNY (fils). 

9e modèle.12A-12A-12B-8C-12C-8B

Parfaits dans le petit, sublimes en bijoux,
Grands inventeurs de riens, nous faisons des jaloux.
Élevons nos esprits à la hauteur suprême
Des fiers enfants de Romulus :
Ils faisaient plus cent fois pour des peuples vaincus
Que nous ne faisons pour nous même. VOLTAIRE 

10e modèle. 8A-8A-8B-12C-12C-12B

Amour a cela de Neptune,
Que toujours à quelque infortune
Il faut se tenir préparé.
Ses infidèles flots ne sont point sans orages ;
Aux jours les plus sereins on y fait des naufrages,
Et, même dans le port, on est mal assuré. MALHERBE 

11e modèle. 8A-8B-8B-8A-12C-12C

Seigneur, dans ta gloire adorable
Quel mortel est digne d'entrer?
Qui pourra, grand Dieu, pénétrer
Ce sanctuaire impénétrable,
Où tes saints inclinés, d'un œil respectueux
Contemplent de ton front l'éclat majestueux? ROUSSEAU 

12e modèle. 8A-8A-8B-12C-12C-8B

Louez Dieu par toute la terre,
Non par la crainte du tonnerre
Dont il menace les humains,
Mais parce que sa gloire en merveilles abonde,
Et que tant de beautés qui reluisent au monde
Sont les ouvrages de ses mains. MALHERBE 

13e modèle. 8A-8A-12B-8C-8C-12B

Que le choc affreux des tempêtes
Des rochers renverse les têtes,
Que l'univers ne soit qu'un théâtre d'horreur :
Autour de Sion immobile
Le Jourdain coulera tranquille,
La paix habitera la cité du Seigneur. LA MOTTE. 

14e modèle. 8A-8A-12B-8C-12B-12C

Déjà la lune en pâlissant
Fuit devant le soleil naissant,
Et le sommeil encor n'a fermé ma paupière.
Pour moi seulement sous les cieux
La nuit est sans repos et le jour sans lumière,
Aussitôt que Cloris s'éloigne de mes yeux. DESMARETS

15e modèle. 8A-8A-12B-12C-8C-8B

Peut-être, en vous parlant d'un feu
Dont l'ardeur vous touche si peu,
Je vous ai ramené quelque image effacée,
Et par mon innocent et funeste entretien,
Un autre tourment que le mien
Vous est tombé dans la pensée. BENSERADE. 

16e modèle. 8A-12A-8B-8C-8C-12B

Source de bonheur et de peine,
Beauté, chère aux mortels, ah ! ne sois pas trop vaine
D'un charme frêle et passager.
Par une longue tyrannie
Ne tourmente point le génie :
De l'envieux Saturne il peut seul te venger. LE BRUN. 

17e modèle. 12A-8A-8B-8C-8C-8B

Que sert à mon esprit de percer les abîmes
Des mystères les plus sublimes,
Et de lire dans l'avenir?
Sans amour ma science est vaine,
Comme le songe dont à peine
Il reste un léger souvenir. RACINE 

18e modèle. 8A-8B-8A-8B-8A-12B

Ton nom est saint et redoutable ;
Heureux qui l'adore et le craint !
C'est cette crainte secourable
Qui forme le sage et le saint
D'un cœur par elle inébranlable
La gloire doit survivre au soleil même éteint. LA MOTTE 

19e modèle. Vers alexandrins et vers de six syllabes : 12A-12A-12B-12C-12C-6B

Voilà quel fut celui qui t'adresse sa plainte.
Victime abandonnée à l'envieuse feinte,
De sa seule innocence il fut accompagné ;
Toujours persécuté, mais toujours calme et ferme ;
Et, surchargé de jours, n'aspirant plus qu'au terme
A leur nombre assigné. ROUSSEAU 

20e modèle. 12A-12A-6B-12C-12C-12B

Soucis, retirez-vous; faites place à la joie,
Misérable douleur dont nous sommes la proie :
Nos vœux sont exaucés.
Les vertus de la reine et les bontés célestes
Ont fait évanouir ces orages funestes,
Et dissipé les vents qui nous ont menacés. MALHERBE 

21e modèle. 12A-12A-12B-6C-12B-12C

Ô sagesse éternelle, à qui cet univers
Doit le nombre infini des miracles divers
Qu'on voit également sur la terre et sur l'onde :
Mon Dieu, mon créateur,
Que ta magnificence étonne tout le monde !
Et que le ciel est bas au prix de ta hauteur ! MALHERBE 

22e modèle. 12A-12A-12B-12C-6C-12B

A l'aspect des vaisseaux que vomit le Bosphore,
Sous un nouveau Xerxès Téthys croit voir encore
Au travers de ses flots promener les forêts ;
Et le nombreux amas de lances hérissées,
Contre le ciel dressées,
Égale les épis qui dorent nos guérets. ROUSSEAU 

23e modèle. 12A-12A-6B-12C-12C-6B

Je n'irais point, des dieux profanant la retraite ,
Dérober au Destin, téméraire interprète,
Ses augustes secrets ;
Je n'irais point chercher une amante ravie,
Et, la lyre à la main, redemander sa vie
Au gendre de Cérès. ROUSSEAU 

24e modèle.12A-12A-12B-6C-12B-6C

Enfin la patience et les soins que j'ai pris
Ont selon mes souhaits adouci les esprits
Dont l'injuste rigueur si longtemps m'a fait plaindre
Cessons de soupirer:
Grâces à mon destin, je n'ai plus rien à craindre,
Et puis tout espérer. MALHERBE 

25e modèle. 12A-6A-12B-12C-6C-12B

Ô toi, qui d'un clin d'œil sur la terre et sur l'onde
Fais trembler tout le monde,
Dieu, qui toujours es bon et toujours l'as été :
Verras-tu concerter à ces âmes tragiques
Leurs funestes pratiques ?
Ne tonneras-tu point sur leur impiété? MALHERBE 

26e modèle. 12A-12A-6B-12C-6C-12B

La terre en tous endroits produira toutes choses ;
Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,
Tous arbres oliviers;
L'an n'aura plus d'hiver, le jour n'aura plus d'ombre,
Et les perles sans nombre
Germeront dans la Seine au milieu des graviers. MALHERBE 

27e modèle.12A-12A-12B-12C-6C-6B

L'ambition guidait vos escadrons rapides ;
Vous dévoriez déjà, dans vos courses avides,
Toutes les régions qu'éclaire le soleil :
Mais le Seigneur se lève; il parle, et sa menace
Convertit votre audace
En un morne sommeil. ROUSSEAU 

28e modèle.12A-12A-12B-6C-6C-12B

Ministres de la nuit, en vain votre furie
Tâche de m'accabler : tous les jours de ma vie
Sont ès mains de mon Dieu, père de vérité :
Le jour est mon refuge,
Et j'aurai pour mon juge
Sévère et souverain, le temps, l'éternité. D'AUBIGNY (fils). 

29e modèle. 12A-12A-12B-6C-6C-6B

Ainsi, de l'équateur et des antres de l'Ourse,
Les vents impétueux emportent dans leur course
Des nuages épais, l'un à l'autre opposés.
Et tandis qu'ils s'unissent,
Les foudres retentissent
De leurs flancs embrasés. VOLTAIRE 

30e modèle. 12A-12A-6B-6C-12B-6C

Non, non, laissons-nous vaincre après tant de combats ;
Allons épouvanter les ombres de là-bas
De mon visage blême;
Et sans nous consoler,
Mettons fin à des jours que la Parque elle-même
A regret de filer. MALHERBE 

31e modèle.12A-12A-6B-6C-6C-6B

Quels rayons bienfaisants, quelles sources divines
De l'arbre de Juda raniment les racines,
Et lui donnent des fruits?
Une tige plus belle
Remplace et renouvelle
Ses rejetons détruits. LE FRANC. 

  • Remarque. Les modèles les plus usités sont les strophes isomètres et les numéros 3 (12a+12a+12b+12c+12c+8b), 11 (8a+8b+8b+8a+12c+12c), 19 (12a+12a+12b+12c+12c+6b), 22 (12a+12a+12b+12c+6c+12b), 23 (12a+12a+6b+12c+12c+6b) et 27 (12a+12a+12b+12c+6c+6b).

Les poètes du XVIe et du XVIIe siècle construisaient aussi des sixains avec de petits vers, lesquels ne sont plus admis aujourd'hui que dans les chansons.
 

STROPHE DE SEPT VERS. 


La strophe de sept vers, appelée septain, est composée d'un quatrain et d'un tercet, ou d'un tercet et d'un quatrain.
Le cas le plus fréquent est celui de la strophe en vers de même mesure. 

1er modèle. 8A-8B-8B-8A-8C-8A-8C

C'est ainsi que du jeune Atride
On vit l'éloquente douleur
Intéresser dans son malheur
Les Grecs assemblés en Aulide,
Et d'une noble ambition,
Armer leur colère intrépide
Pour la conquête d'Ilion. ROUSS. 

2e modèle. 8A-8B-8A-8B-8C-8C-8B

Suspends tes flots, heureuse Loire,
Dans ce vallon délicieux ;
Quels bords t'offriront plus de gloire
Et des coteaux plus gracieux
Pactole, Méandre, Pénée,
Jamais votre onde fortunée
Ne coula sous de plus beaux cieux. GRESSET 

3e modèle. 8A-8A-8B-8C-8C-8C-8B

Monte, écureuil, monte au grand chêne,
Sur la branche la plus prochaine
Qui plie et tremble comme un jonc.
Cigogne, aux vieilles tours fidèle,
Oh vole ! et monte à tire-d'aile
De l'église à la citadelle,
Du haut clocher au grand donjon. V. HUGO 

4e modèle. 12A-12A-12B-12C-12B-12C-12B

Oh ! qu'il est saint et pur le transport du poète,
Quand il voit en espoir, bravant la mort muette,
Du voyage des tempe la gloire revenir !
Sur les âges futurs, de sa hauteur sublime
Il se penche, écoutant son lointain souvenir ;
Et son nom, comme un poids jeté dans un abîme,
Éveille un écho faible au fond de l'avenir . V. HUGO. 

5e modèle. Vers de huit syllabes et vers alexandrins : 8A-8B-8B-8A-8C-8A-12C

Ainsi que la vague rapide
D'un torrent qui coule à grand bruit
Se dissipe et s'évanouit
Dans le sein de la terre humide ;
Ou comme l'airain enflammé
Fait fondre la cire fluide
Qui bouillonne à l'aspect du brasier allumé. ROUSS. 

6e modèle. 12A-8B-8A-8B-12C-12C-12B

Paraissez, roi des rois : venez, juge suprême,
Faire éclater votre courroux
Contre l'orgueil et le blasphème
De l'impie armé contre vous.
Le Dieu de l'univers est le Dieu des vengeances :
Le pouvoir et le droit de punir les offenses
N'appartient qu'à ce Dieu jaloux. ROUSS. 

7e modèle. 8A-8B-8A-12B-8C-8C-12B

C'est ce Dieu de qui la parole
Parcourt à l'instant l'univers ;
Il commande : la neige vole ;
La glace arrête l'onde et lui donne des fers.
La nature meurt consumée :
Mais veut-il la voir ranimée?
D'un souffle il fond la glace et réchauffe les airs. LA MOTTE. 

8e modèle. 12A-12B-12B-12A-12C-12C-8B

Qu'il soit grave et rapide à venger un affront ;
Qu'il aime mieux savoir le jeu du cimeterre
Que tout ce qu'à vieillir on apprend sur la terre ;
Qu'il ignore quels jours les soleils s'éteindront,
Quand rouleront les mers sur les sables arides ;
Mais qu'il soit brave et jeune, et préfère à des rides
Des cicatrices sur son front. V. HUGO 

9e modèle. Alexandrins et vers de six syllabes 12A-12B-12B-8A-8A-8A-8B

La terre ne sait pas la loi qui la féconde :
L'Océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,
Sait-il comment, au gré du nocturne croissant,
De sa prison féconde
La mer vomit son onde,
Et des bords qu'elle inonde
Recule en mugissant? LAMARTINE.
      
 

STROPHE DE HUIT VERS ou HUITAIN.  

 

La strophe de huit vers se nomme huitainElle est composée de deux quatrains.

Voyons d'abord la strophe isomètrique:

1er modèle. 7A-7B-7A-7B-7C-7D-7C-7D

 Plus sévère que Diane,Plus aimable que Cypris,
Plus touchante qu'Ariane
Sur les rochers attendris,Zulmé, tu vois les Grâces,
Compagnes de tes douleurs,
Te suivre dans les disgrâces,
Et s'embellir de tes pleurs. LE BRUN. 

8A-8B-8A-8B-8C-8D-8C-8D

Par les ravages du tonnerre
Nous verrions les champs moissonnés,
Et des entrailles de la terre
Les plus hauts monts déracinés ;
Nos yeux verraient leur masse aride,
Transportée au milieu des airs,
Tomber d'une chute rapide
Dans le vaste gouffre des mers. ROUSSEAU 

La strophe de huit vers isomètriques, et surtout octosyllabes, est très-ancienne dans notre poésie. Elle est déjà fréquente dans l'oeuvre de Ronsard. Aujourd'hui on ne l'emploie guère que dans les chansons.

 Quelquefois on la composait entièrement d'alexandrins; mais, en général, les couplets en alexandrins ne doivent pas dépasser six vers.

 

Ordinairement les rimes s'alternent, comme dans le modèle précédent. Quelquefois elles affectent d'autres combinaisons.  


2e modèle : 8A-8B-8A-8B-8B-8C-8C-8B

L'orgueil déconcerté succombe ;
Ton bras s'est déployé sur lui
Et sur le trône dont il tombe
L'humble prend sa place aujourd'hui.
Pour ceux dont tu deviens l'appui
Plus de besoins, plus de faiblesses;
Le pauvre jouit des richesses
Qui de la main du riche ont fui. LA MOTTE. 

3e modèle : 

Tandis que l'étoile inodore
Que l'été mêlé aux blonds épis,
Émaille de son bleu lapis
Les sillons que la moisson dore;
Avant que, de fleurs dépeuplés,
Les champs aient subi les faucilles,
Allez, allez, ô jeunes filles,
Cueillir des bleuets dans les blés. V. HUGO 

4e modèle.

Ces solitudes mornes,
Ces déserts sont â Dieu:
Lui seul en sait les bornes,
En marque le milieu.
Toujours plane une brume
Sur cette mer qui fume
Et jette pour écume
Une cendre de feu. V HUGO 

Sans monter au char de victoire
Meurt le poète créateur :
Son siècle est trop près de sa gloire
Pour en mesurer la hauteur.
C'est Bélisaire au Capitole :
La foule court à quelque idole,
Et jette en passant une obole
Au mendiant triomphateur. V. HUGO

5e modèle.

Adieu, la brigantine,
Dont la voile latine
Du flot qui se mutine
Fend les vallons amers!
Adieu, la balancelle
Qui sur l'onde chancelle,
Et, comme une étincelle,
Luit sur l'azur des mers. V. HUGO 

6e modèle. Alexandrins et octosyllabes :

Il est le Dieu des dieux, il en est le grand maître,
Aussi fort, aussi bon que grand ;
II ne dédaigne point l'hommage qu'on lui rend;
Il conserve ce qu'il fait naître ;
Il est de tout l'unique auteur;
Il enferme en sa main les deux bouts de la terre ;
Des monts plus hauts que le tonnerre
D'un coup d'œil il voit la hauteur. CORN. 

7e modèle,

J'aime toutefois en mon âme
Ce beau songe, quoique trompeur,
Parce qu'il m'embrase le cœur
D'une plus violente et plus sensible flamme.
Ce n'est paf que, m'ayant fait montre des plaisirs
Qui méritent ma peine et ma persévérance,
II augmente mon espérance,
Mais il redouble mes désirs. HABER. 

8e modèle.

Reprenez vos harpes muettes,
Disaient ces vainqueurs inhumains;
Chantez-nous ces cantiques saints
Qu'apprit Sion de ses prophètes.
Ce discours accrut nos douleurs ;
Il vint de honte nous confondre,
Et dans notre transport, nous n'y pûmes répondre
Que par des soupirs et des pleurs. GODEAU. 

9e modèle.

Il a fui devant nous, pour retarder sa perte,
Ce peuple usurpateur de l'empire des eaux ;
A peine, pour combattre, ont paru nos vaisseaux ;
Il laisse au loin la mer déserte ;
Des Français menaçants l'image le poursuit;
II fuit encor, caché sous de lâches ténèbres,
Et dans ses ports jadis célèbres,
Il court de son salut rendre grâce à la nuit. GILBERT

10e modèle. Alexandrins et vers de six syllabes :

Durant que son bel œil ces lieux embellissaient,
L'agréable printemps sous ses pieds florissait ;
Tout riait auprès d'elle, et la terre parée
S'était enamourée.
Ores que le malheur nous en a su priver,
Leurs yeux, toujours mouillés d'une humeurs continue,
Ont changé leurs saisons en la saison d'hiver,
N'ayant su découvrir ce qu'elle est devenue. RÉGNIER. 

11e modèle.

S'il advient quelquefois qu'outre ma volonté,
Du logis où je suis j'abandonne la porte,
Je chancelle à tous pas d'un et d'autre côté,
Tant l'excès du malheur hors de moi me transporte.
Je ne parle à personne et chemine incertain,
Comme il plaît à ma rage;
Si quelqu'un me rencontre, il me prend tout soudain
Pour un mauvais présage. DESPORTES.

 

Les Strophes: Le neuvain, le dizain

La citation de la samaine.

En-mage.jpgOn voit les qualités de loin et les défauts de près.
Victor Hugo

Lettre de Mallarmé à Verlaine

(Cette lettre de Mallarmé était destinée à servir de base à un article de Verlaine dans les Hommes d’aujourd’hui de février 1887. Verlaine demandait en même temps des renseignements et des inédits sur Villiers de l’Isle-Adam.)

"Paris, lundi 16 novembre 1885.

Mon cher Verlaine,

Je suis en retard avec vous, parce que j’ai recherché ce que j’avais prêté, un peu de côté et d’autre, au diable, de l’ oeuvre inédite de Villiers 1. Ci-joint le presque rien que je possède.

Mais des renseignements précis sur ce cher et vieux fugace je n’en ai pas : son adresse même, je l’ignore ; nos deux mains se retrouvent l’une dans l’autre, comme desserrées de la veille, au détour d’une rue, tous les ans, parce qu’il existe un Dieu. A part cela, il serait exact aux rendez-vous et, le jour où, pour les Hommes d’Aujourd’hui aussi bien que pour les Poëtes Maudits 2, vous voudrez, allant mieux 3, le rencontrer chez Vanier 4, avec qui il va être en affaires pour la publication d’Axël 5, nul doute, je le connais, aucun doute, qu’il ne soit là à l’heure dite. Littérairement, personne de plus ponctuel que lui : c’est donc à Vanier à obtenir d’abord son adresse, de M. Darzens 6 qui l’a jusqu’ici représenté près de cet éditeur gracieux.

Si rien de tout cela n’aboutissait, un jour, un Mercredi notamment, j’irais vous trouver à la tombée de la nuit ; et, en causant il nous viendrait à l’un comme à l’autre, des détails biographiques qui m’échappent aujourd’hui ; pas l’état-civil, par exemple, dates, etc., que seul connaît homme en cause.

Je passe à moi.

Oui, né à Paris, le 18 Mars 1842, dans la rue appelée aujourd’hui passage Laferrière 7. Mes familles paternelle et maternelle présentaient, depuis la Révolution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l’Administration et l’Enregistrement ; et bien qu’ils y eussent occupé presque toujours de hauts emplois, j’ai esquivé cette carrière à laquelle on me destina dès les langes. Je retrouve trace du goût de tenir une plume, pour autre chose qu’enregistrer des actes, chez plusieurs de mes ascendants : l’un 8, avant la création de l’Enregistrement sans doute, fut syndic des libraires sous Louis XVI et son nom m’est apparu au bas du Privilège du roi placé en tête de l’édition originale française de Vathek de Beckford que j’ai réimprimé. Un autre écrivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Étrennes aux Dames. J’ai connu enfant, dans le vieil intérieur de bourgeoisie parisienne familiale M. Magnien 9, , un arrière-petit-cousin, qui avait publié un volume romantique à toute crinière appelé Ange ou Démon, lequel reparaît quelquefois coté cher dans les catalogues de bouquinistes que je reçois.

Je disais famille parisienne, tout à l’heure parce qu’on a toujours habité Paris ; mais les origines sont bourguignonnes, lorraines aussi et même hollandaises.

J’ai perdu, tout enfant, à sept ans 10, ma mère, adoré d’une grand-mère qui m’éleva d’abord : puis j’ai traversé bien des pensions et lycées, d’âme lamartinienne avec un secret désir de remplacer, un jour, Béranger, parce que je l’avais rencontré dans une maison amie. Il paraît que c’était trop compliqué pour être mis à exécution, mais j’ai longtemps essayé dans cent petits cahiers de vers qui m’ont toujours été confisqués, si j’ai bonne mémoire.

Il n’y avait pas, vous le savez, pour un poëte à vivre de son art, même en l’abaissant de plusieurs crans, quand je suis entré dans la vie ; et je ne l’ai lamais regretté. Ayant appris l’anglais simplement pour mieux lire Poe, je suis parti à vingt ans en Angleterre, afin de fuir, principalement ; mais aussi pour parler la langue et l’enseigner dans un coin, tranquille et sans autre gagne-pain obligé : je m’étais marié et cela pressait.

Aujourd’hui, voilà plus de vingt ans et malgré la perte de tant d’heures, je crois, avec tristesse, que l’ai bien fait. C’est que, à part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite, qui y faisait écho, publiée un peu partout, chaque fois que paraissaient les premiers numéros d’une Revue Littéraire, j’ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d’alchimiste, prêt à y sacrifier toute vanité et toute satisfaction, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand Oeuvre. Quoi ? c’est difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hasard fussent-elles merveilleuses... J’irai plus loin, je dirai : le Livre, persuadé qu’au fond il n’y en a qu’un, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L’explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poëte et le jeu littéraire par excellence : car le rythme même du livre, alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination, se juxtapose aux équations de ce rêve, ou Ode.

Voilà l’aveu de mon vice, mis à nu, cher ami, que mille fois j’ai rejeté, l’esprit meurtri ou las, mais cela me possède et je réussirai peut-être ; non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment d’exécuté, à en faire scintiller par une place l’authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j’ai connu ce que je n’aurai pu accomplir.

Rien de si simple alors que je n’aie pas eu hâte de recueillir les mille bribes connues, qui m’ont, de temps à autre, attiré la bienveillance de charmants et excellents esprits, vous le premier l Tout cela n’avait d’autre valeur momentanée pour moi que de m’entretenir la main : et quelque réussi que puisse être quelquefois un des [poèmes ?] à eux tous, c’est bien juste s’ils composent un album, mais pas un livre. Il est possible cependant que l’Éditeur Vanier m’arrache ces lambeaux, mais je ne les collerai sur des pages que comme on fait une collection de chiffons d’étoffes séculaires ou précieuses. Avec ce mot condamnatoire d’Album, dans le titre, Album de vers et de prose, je ne sais pas ; et cela contiendra plusieurs séries, pourra même aller indéfiniment (à côté de mon travail personnel qui, je crois, sera anonyme, le Texte y parlant de lui-même et sans voix d’auteur).

Ces vers, ces poèmes en prose, outre les Revues Littéraires, on peut les trouver, ou pas, dans les Publications de Luxe, épuisées, comme le Vathek, le Corbeau, le Faune.

J’ai dû faire, dans des moments de gêne ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres, et voilà tout (Dieux Antiques, Mots Anglais) dont il sied de ne pas parler ; mais à part cela les concessions aux nécessités comme aux plaisirs n’ont pas été fréquentes. Si à un moment, pourtant, désespérant du despotique bouquin lâché de moi-même, j’ai après quelques articles colportés d’ici et de là, tenté de rédiger tout seul, toilettes, brou, mobilier, et jusqu’aux théâtres et aux menus de dîner, un journal la Dernière Mode, dont les huit ou dix numéros parus servent encore quand je les dévêts de leur poussière à me faire longtemps rêver.

Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète qui n’a point à s’y mêler

elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire pour qu’il ait autre chose à faire qu’à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n’être point lapidé d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu.

La solitude accompagne nécessairement cette espèce d’attitude : et à part mon chemin de la maison (c’est 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits où j’ai dû la dîme de mes minutes, Lycées Condorcet, Janson de Sailly, enfin Collège Rollin, je vaque peu, préférant à tout, dans un appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grandes amitiés ont été celles de Villiers, de Mendès, et j’ai, dix ans, vu tous les jours, mon cher Manet, dont l’absence aujourd’hui me paraît invraisemblable ! Vos Poëtes Maudits, cher Verlaine, A Rebours d’Huysmans, ont intéressé à mes Mardis longtemps vacants, les jeunes poëtes qui nous aiment (mallarmistes à part) et on a cru à quelqu’influence tentée par moi, là où il n’y a eu que des rencontres. Très affiné, j’ai été dix ans d’avance du côté où de jeunes esprits pareils devaient tourner aujourd’hui.

Voilà toute ma vie dénuée d’anecdotes, à l’envers de ce qu’ont depuis si longtemps ressassé les grands journaux où j’ai toujours passé pour très étrange : je scrute et ne vois rien d’autre, les ennuis quotidiens, les joies, les deuils d’intérieur exceptés. Quelques apparitions partout où l’on monte un ballet, où l’on joue de l’orgue, mes deux passions d’art presque contradictoires, mais dont le sens éclatera, et c’est tout. J’oubliais mes fugues, aussitôt que pris de trop de fatigue d’esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là je m’apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J’honore la rivière qui laisse s’engouffrer dans son eau des journées entières sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d’acajou, mais voilier avec furie, très fier de sa flottille.

Au revoir, cher ami. Vous lirez tout ceci, noté au crayon pour laisser l’air d’une de ces bonnes conversations d’amis à l’écart et sans éclat de voix, vous le parcourerez du bout des regards et y trouverez, disséminés, les quelques détails biographiques à choisir qu’on a besoin d’avoir quelque part vus véridiques. Que je suis peiné de vous savoir malade, et de rhumatismes ! Je connais cela. N’usez que très rarement du salicylate, et pris des mains d’un bon médecin, la question dose étant très importante. J’ai eu autrefois une fatigue et comme une lacune d’esprit, après cette drogue ; et je lui attribue mes insomnies. Mais j’irai vous voir un jour et vous dire cela, en vous apportant un sonnet et une page de prose que je vais confectionner ces temps, à votre intention, quelque chose qui aille là où vous le mettrez. Vous pouvez commencer sans ces deux bibelots. Au revoir, cher Verlaine. Votre main.
Signature 

P.S. Le paquet de Villiers est chez le concierge : il va sans dire que j’y tiens comme à mes prunelles ! C’est là ce qui ne se trouve plus : quant aux Contes Cruels, Vanier vous les aura, Axël se publie dans la Jeune France et l’Eve future dans la Vie Moderne."

Recommander

Recherche

Concours

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés